Saint-Nazaire 1949 : un crime de lèse-majesté

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Le lancement d’un bateau, ce n’est pas rien. Ouvriers, techniciens, cadres, dirigeants, élus d’ici et d’ailleurs, habitants de la ville et des alentours, sans oublier Monsieur le curé, tout le monde se rassemble pour voir le fruit du travail de plusieurs mois abandonner la terre ferme et gagner la mer. Les uns en bleus, les autres endimanchés, on se préparait à vivre une belle fête, ce 24 septembre 1949. Mais voilà…

Les syndicats (CGT, CGT-FO et CFTC) avaient décidé en catimini de se réapproprier ce moment important de la vie locale en rappelant haut et fort que sans le travail de ces milliers d’hommes tirant le diable par la queue dans cette France de la Quatrième République encore meurtrie par les conséquences de la guerre, de lancement, il n’y aurait pas !
Il faut dire que la colère est grande au sein de la classe ouvrière. Se retrousser les manches pour reconstruire le pays et gagner la « bataille de la production » ? D’accord, mais qu’on nous donne au moins de quoi vivre ! Or les salaires sont si bas que les ouvriers sont contraints d’accumuler les heures supplémentaires pour échapper à la misère. À l’occasion du lancement du pétrolier Ariane, les syndicats ont donc décidé de se faire entendre…

Lorsque M. Fould, pdg des chantiers, parvient jusqu’à la tribune, suivi par le Préfet et deux ministres, un groupe d’ouvriers lui fait barrage et l’informe « qu’il y a aujourd’hui à Saint-Nazaire quelque chose de changé. Jusqu’alors les ouvriers étaient à la peine et vous à l’honneur. Aujourd’hui ils ont décidé qu’après avoir été à la peine, ils pouvaient aussi être à l’honneur. » Humilié, Fould s’insurge, clame qu’il est ici chez lui ; n’est-ce pas son chantier et son bateau qui doit prendre l’eau ? Ce à quoi Jean Ramet (CGT) lui répond : « Non monsieur le PDG. Vous êtes ici chez les ouvriers de Saint-Nazaire parce que sans ouvriers, jamais le chantier de Penhoët n’aurait existé. Sans Fould, même sans les collègues de Fould, il aurait pu exister. » Fin de la discussion ! Et c’est ainsi qu’en ce 24 septembre 1949, Ariane gagna la mer au son de La Marseillaise et de L’Internationale.
Fould avait promis de faire payer aux ouvriers cette humiliation publique. Il tînt promesse l’année suivante en infligeant une défaite cinglante à la classe ouvrière nazairienne. Quarante jours de grève pour rien ! Elle mît cinq ans à s’en remettre, mais ceci est une autre histoire…

Contribution du Centre d’histoire du travail sur une idée de Gérard Dupont. Pour aller plus loin, lisez ce document.

Sources
« Témoignage : le lancement de l’Ariane – Saint-Nazaire 1949 », article de Bernard Soubourou paru dans Le peuple français n°15 (juillet-septembre 1974).
Collectif, Un printemps sur l’estuaire – Saint-Nazaire, la CFDT au cœur des luttes 1945-1975, Editions du Centre d’histoire du travail, 2005. [Témoignage d’Yves Thoby, CFTC].
Ces canards sauvages qui volaient déjà contre le vent (Film ouvrier 3 – Hier et aujourd’hui, La Parole errante Montreuil 1976-1977).

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