Manufacture des tabacs de Nantes au 19e siècle : un paternalisme intéressé

Au regard de l’histoire, le paternalisme développé par la direction des Tabacs apparaît moins porté par l’amour du prochain que par la volonté de convaincre cigaretteuses et cigarières de rester dans l’entreprise malgré les conditions de travail difficiles qui leur sont imposées. 

Créée en 1858, la Manufacture des tabacs abandonne huit ans plus tard ses ateliers provisoires du quai Magellan pour s’installer dans un bâtiment imposant, boulevard Sébastopol (aujourd’hui Stalingrad).

Au plus fort de son activité, elle compte près de deux mille salariés, dont au moins 90% de femmes, choisies pour leur dextérité et… leur salaire inférieur de moitié à celui des hommes. Ceux-ci occupent les emplois traditionnellement dévolus à leur sexe : transport, manutention, travaux de force (séchage, hâchage, torréfaction) et, bien sûr, encadrement.

Non qualifiées à leur embauche, les femmes acquièrent un savoir-faire à l’issue d’un apprentissage allant de deux mois (les cigaretteuses) à deux ans (les cigarières) ; mais un savoir-faire tellement spécialisé qu’elles ne peuvent guère le faire valoir sur le marché de l’emploi régional.

Dans les premiers temps, la dureté du travail, les nombreux interdits, la surveillance étroite entraînent une volatilité de la main-d’oeuvre, ce qui a des conséquences fâcheuses pour l’organisation rationnelle du travail chère au patronat.

Aussi, dans les années 1880, voulant attirer et conserver les ouvrières, l’administration des Tabacs se voit contrainte d’accorder des avantages anticipant souvent la législation sociale : temps de travail réduit et uniquement diurne (dix heures par jour et non douze), repos hebdomadaire, crèche, système de retraite (dont le minimum varie selon le sexe…), une allocation maladie, et une allocation à la naissance, pour les femmes mariées et si l’enfant est légitime… Il est même prévu un privilège d’embauche pour les membres de la parentèle ouvrière.

Le but ? Sédentariser la main-d’œuvre, célébrer concorde sociale et bienveillance patronale. Mais cette stratégie ne peut empêcher la création d’un syndicat (1891) qui va saper les relations interpersonnelles (et inégalitaires) au profit du collectif et de négociations générales.

Quant à  la stabilité de la main-d’oeuvre féminine, elle entraîne un taux de syndicalisation et une propension à la grève bien supérieurs à la moyenne nationale pour les ouvrières !

Soulignons que les femmes seront aussi nombreuses que les hommes dans le bureau syndical. Exemplaire parité qui nous ferait oublier qu’elles constituaient 90% du personnel…

 

Contribution de Dominique Loiseau

 

Sources : Jean-Noël Retière, La manufacture des tabacs de Nantes, 1857-1914, LERSCO, 1990 ; Nantes (Direction du patrimoine), Laissez-vous conter la manufacture des tabacs ; Catalogue de l’exposition « Nantaises au travail », Musée du château ; iconographie : Archives CHT, collections CHT (vue de l’usine) et Jean-Paul Bouyer (ouvrières au travail).

 

 

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