Couëron, 1958 : la « face sombre » des relations unitaires…

Trois ans après la mort de Staline (mars 1953), la population hongroise fait entendre sa colère et son insatisfaction. Etudiants, ouvriers ou paysans veulent en finir avec l’autoritarisme. Si certains veulent restaurer le monde ancien, d’autres rêvent au contraire de faire advenir le « vrai » communisme, celui qui conjuguerait communisme et liberté.

Nous sommes à l’automne 1956 et le communiste réformateur Imre Nagy incarne aux yeux de nombreux Hongrois l’homme capable de négocier avec Moscou la démocratisation de la Hongrie socialiste. Il n’en sera rien. En novembre 1956, les chars soviétiques envahissent Budapest pour y ramener l’ordre, et propulsent Janos Kadar à la tête de l’Etat. Imre Nagy est arrêté, et deux ans plus tard, à l’issue d’un procès expéditif, il est pendu pour « conduite contre-révolutionnaire ».

Cette exécution ravive les tensions au sein de la gauche française. C’est le cas à Couëron où des militants de la jeune Union de la gauche socialiste (créée en 1957) prennent la plume pour condamner cette exécution et critiquer le cynisme des communistes locaux. Favorables à l’unité d’action avec le PCF, à la différence de la SFIO qui tient à distance les « staliniens », ces militants rappellent que l’unité ne saurait être inconditionnelle.

Couëron, le 2 juillet 1958

Lettre ouverte aux camarades du P.C.F. (cellule de Couëron)

Chers camarades,

A la suite d’une discussion qui a eu lieu au Comité de défense des libertés républicaines le 20 juin, au sujet de Nagy, entre des membres du P.C.F. et de l’U.G.S. nous avons rédigé cette lettre. Nous désirons ainsi éviter, pour l’avenir, d’avoir à rafistoler des hommes entre eux lorsque des événements les ont bouleversés (… on peut toujours penser que d’autres événements ont vite fait de les réunir) mais surtout nous souhaitons éviter qu’une cassure vienne parce qu’on aura apprécié les faits avec une intuition politique passionnée, plutôt que par une science politique réelle.

Cette exécution de Nagy et de ces camarades nous a donc amené à préciser quelques repères.

Un de nos épouvantails est le machiavélisme. Non pas que nous pensions que des vertus morales puissent remplacer une intelligence politique, mais nous désirons que l’évolution de l’histoire à laquelle nous participons amène l’instauration d’une plus grande morale en s’appuyant d’ores et déjà sur elle (et c’est là le cœur du problème), car pour une fin socialiste les moyens du machiavélisme sont à rejeter.

Nous devons trouver une morale d’action socialiste. Nous ne pouvons pas (partant de ces principes et non du désir stupide de vous nuire) accepter l’exécution de Nagy, pour ne parler que de la dernière erreur criminelle que certains d’entre vous ont approuvé sans réserves. Il en sera de même pour tous ces actes « en recul » sur notre combat, c’est-à-dire empruntant aux forces que nous combattons leurs procédés. La fin et les moyens ne sont pas séparés : ils sont intimement liés, la réussite de l’un dépend de l’autre et inversement.

Ceci dit seulement quand et pourquoi à certaines occasions, vous nous trouverez contre vous. C’est la face sombre de nos actions unitaires, mais que nous tenons justement à éclairer car lorsque se posera en pratique et non plus en théorie le problème du passage au socialisme en France, vous saurez que nous n’accepterons pas qu’il se fasse de tels procédés.

Faites-nous cette confiance de ne pas mettre ces réflexions sur le compte d’un « résidu de moralisme bourgeois ».

Bon courage pour nos actions unitaires présentes et futures.

Les militants de l’U.G.S. de Couëron

* Le verso de ce courrier est un post-scriptum dans lequel les militants contestent la prétention du PCF à incarner à lui seul la classe ouvrière.

 

Source : Archives CHT, fonds Jean-Claude Ménard – MEN 4.

 

 

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