Saint-Pierre-Montlimart, 1962 : ERAM et la liberté syndicale

Albert-René Biotteau-Guéry, fondateur de l’empire ERAM, n’aime pas qu’on lui marche sur les pieds. Quand un syndicat CFTC apparaît dans l’un des ateliers de son groupe, il emploie les grands moyens : la fermeture de l’atelier en question, ni plus, ni moins.

Dans le monde de la chaussure, Biotteau-Guéry est une pointure. Il incarne le self-made man, le petit artisan parti de rien au début des années 1930, devenu un leader français de la chaussure trente ans plus tard, avec ses usines et ses magasins. Une réussite économique qui a fait de lui un notable très en vue dans le Maine-et-Loire puisqu’il est maire de Saint-Pierre-Montlimart depuis 1939.

L’industriel audacieux, à l’affût de toutes les innovations, y compris managériales, se veut social. Le bonheur de ses ouvriers, c’est son affaire. Paternaliste, il tient à cette image de patron efficace, sachant reconnaître le subordonné méritant.

Quand, de l’atelier de peausserie de Saint-Pierre-Montlimart, émerge en janvier 1962 un syndicat CFTC, Albert-René Biotteau-Guéry voit rouge : des apprentis sont licenciés, des ouvriers sont renvoyés pour manque d’aptitude à l’emploi de coupeur, des avertissements pour insuffisance de rendements sont généreusement distribués alors qu’auparavant tous ces travailleurs payés à la pièce faisaient parfaitement l’affaire. Répression anti-syndicale ? Biotteau-Guéry s’en défend, mais il peine à convaincre, encore plus quand il décide fin mars de fermer l’atelier, et de licencier sans proposition de reclassement les 17 coupeurs.

Ceux-ci entrent en grève, mais Biotteau n’en démord pas. Cette « réorganisation » n’est pas une mesure de rétorsion. Pourtant, il vient de demander à la direction du travail l’autorisation de faire effectuer des heures supplémentaires aux coupeurs présents dans ses autres ateliers. Ce qui prouve que le groupe a besoin de coupeurs supplémentaires…

Le 4 avril 1962, plusieurs centaines de travailleurs manifestent dans les rues de Saint-Pierre-Montlimart pour réclamer le reclassement des coupeurs licenciés. Mais lorsqu’ils gagnent l’hôtel de ville, ils ne sont pas accueillis par le maire. En effet, Biotteau-Guéry a démissionné subitement, après plus de deux décennies de mandats. Les raisons ? Ils ne les donnent pas précisément, mais une chose est sûre : son intransigeance et ses explications n’ont convaincu personne, y compris la presse locale pourtant si prompte à saluer ses talents d’entrepreneur !

La victoire du syndicalisme se situe là. À première vue, la CFTC a perdu : son syndicat a été liquidé. Mais symboliquement, cette bagarre éphémère a égratigné l’image du self-made man juste mais autoritaire, bienveillant mais exigeant. Le patron de droit divin ne doit plus l’être…

Sources : Archives départementales de Maine-et-Loire, fonds de l’UD CFDT de Maine-et-Loire (302 J 88) ; Archives CHT, dossier ACO « Les évènements ERAM » (juin 1972), fourni par Louis Allard (secrétaire de l’Union départementale CFDT de Maine-et-Loire de 1971 à 1976).

Iconographie : Archives départementales de Maine-et-Loire, fonds de l’UD CFDT de Maine-et-Loire (302 J 88), coupure de presse du Courrier de l’Ouest du 5 avril 1962 et tract de l’UD CFTC de Maine-et-Loire annonçant la manifestation du 4 avril 1962.

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