Renault Le Mans, avril-mai 1971 : une question de dignité

L’usine Renault du Mans impressionne. Sur un territoire aussi massivement rural que la Sarthe, elle est la seule entreprise à rassembler autant de bras (plus de 10 000) destinés à produire à pas cadencé tracteurs d’un côté, pièces détachées automobiles de l’autre…

 

 

 

Tout part d’un atelier en avril 1971. Les OS font entendre leur colère. Ras-le-bol du taylorisme qui les abrutit. Ras-le-bol du mode de rémunération individualisé que les divise. Le 2 avril, les OS de l’atelier FF se lancent dans un mouvement de grève illimité contre l’avis de la CGT, le syndicat majoritaire de l’entreprise. Bien vite, ils sont rejoints par leurs frères de chaîne, paralysant ainsi toute l’usine.

Cette paralysie inquiète en haut-lieu. La direction de Renault ne veut pas revivre Mai-juin 1968. Elle sait qu’une grève prolongée au Mans va épuiser les stocks dans les autres usines du groupe, provoquer de la colère, voire même galvaniser les autres OS. L’usine mancelle étant occupée, il est hors de question que cela fasse tache d’huile ! Alors, la direction décide d’anticiper l’inéluctable (la grève générale) en décrétant le lock-out.

Le 16 mai, un protocole d’accord est proposé aux grévistes manceaux… qui le rejettent ! Certains y voient la « main de Moscou », autrement dit de l’attelage CGT-PCF manœuvrant en coulisse un mouvement qui semblait apparemment leur échapper ; d’autres considèrent que cette grève signe l’échec de la « Nouvelle société » du Premier Ministre Chaban-Delmas, pour qui le partenariat social devait prendre le pas sur la culture du conflit. Plus rares sont ceux soulignant que ce conflit marque l’entrée en scène d’une nouvelle figure ouvrière produite par le progrès technique et l’organisation scientifique du travail : l’ouvrier qualifié, fier de ses savoir-faire, souvent syndiqué et porteur de culture ouvrière cède du terrain devant l’ouvrier spécialisé, plus jeune, parfois issu du monde paysan, moins qualifié et plus indocile.

Le 21 mai, une nouvelle rencontre se tient. La direction consent à verser une prime de vacances en plus de ce qu’elle avait promis précédemment, prime de vacances qu’elle ne destinait auparavant qu’aux ouvriers lock-outés, victimes collatérales du conflit social sarthois. Consultés, les OS votent massivement la reprise et retournent au labeur où ils firent preuve d’une telle ardeur que la productivité fut supérieure à celle de l’année précédente, malgré deux mois de grève et lock-out

 

Sources :

François Gault, Trois grèves, Calmann-Lévy, 1971.

Vincent Thulard, « « Dignité pour les OS » Renault-Le Mans en grève : 2 avril-25 mai 1971 » in L’Ouest dans les années 68, PUR, 2012.

Coupures de presse (non identifiées) issues des archives de Roger Rousselot, secrétaire régional de la CGT, conservées par le Centre d’histoire du travail.

Cette entrée a été publiée dans Sarthe.

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