Nantes, 1929 : « La chanson du bordereau »

En 1929, s’ouvrent des négociations entre syndicats patronaux et ouvriers afin de mettre au point un nouveau bordereau de la grille des salaires dans le secteur de la métallurgie et du bâtiment. Cela donne l’occasion aux « moscoutaires » de la CGT-Unitaire de s’en prendre vertement et en chanson aux « marchands d’hommes » de la CGT.

chanson 1929 extrait

Extrait de La Chanson du bordereau (ADLA 1 M 154)

Les relations entre les frères ennemis du syndicalisme ne furent jamais marquées par la tendresse. Depuis la rupture de 1921, on s’insulte allégrement et on s’accuse de tous les maux. Les tensions montent d’un cran en 1929, année durant laquelle les conflits sociaux sont nombreux et rugueux sur les quais comme dans les usines de la métallurgie ou sur les chantiers de construction.

La CGT-U fait feu de tout bois, portée par la fougue du communiste Charles Tillon. Il faut dire qu’elle n’a guère d’autre option pour exister que le recours à la grève et à la rue : en effet, le patronat la refuse comme interlocutrice, ne reconnaissant comme partenaire social digne d’intérêt que la CGT de Péneau (secrétaire de l’union départementale), Rouaud (secrétaire du syndicat des métaux nantais) et consorts, ceux-là même que les unitaires fustigent dans « la chanson du bordereau ».

Les unitaires doivent donc disqualifier aux yeux de la classe ouvrière cette CGT « réformarde », qui se pose en syndicat responsable et ennemi des « braillards » manipulateurs. Ils ne peuvent y parvenir qu’en montrant, par le déclenchement des grèves dures et massives, qu’ils ont l’oreille de la classe ouvrière et que cette dernière, fatiguée des « contrats de misère », est prête à l’action. L’est-elle ? Oui, mais pas suffisamment. D’autant que la CGT se trouve aisément des alliés de circonstances : un élu socialiste comme le député et maire de Saint-Nazaire François Blancho ou bien encore le préfet (inquiet d’une possible contagion communiste !) lui sont utiles pour faire pression ou tenter de convaincre les patrons récalcitrants (comme le directeur des Chantiers de la Loire) de respecter l’accord signé par leurs pairs en commission mixte.

Bref, des grèves, il y en a mais pas aussi puissantes et déterminantes qu’espérées par la centrale syndicale dominée par les « rouges ». La CGT-U sort ainsi exsangue d’une année de luttes durant laquelle elle ne sera jamais parvenue à s’imposer comme voix et bras de la classe ouvrière nantaise.

 

LA CHANSON DU BORDEREAU
Air : C’est de la faute aux fayots

REFRAIN
C’est l’équipe à Péneau
Qui signe seule le bordereau
A Péneau, Péneau, Péneau
Tu nous prends pour des ballots
Pas moyen d’le digérer
Le bordereau
Les métallos sont lassés
Du bordereau, des fessées
Et d’son Rouaud

1er couplet
A la bourse, y’a des cabots
Dont le plus beau
Aboie en montrant les crocs
C’est M’sieur Rouaud
Des patrons c’est l’domestique
Qui remonte la mécanique
Du bordereau

3e couplet
Dans leur repaire d’exploiteurs Les patrons
Disent d’eux la main sur le cœur
Nous signons
Car quand dans l’bureau ils entrent
Nous les recevons sur le ventre
Mais ils signent sur votre dos
Le bordereau

5e couplet
L’comité revendicatif Brissonneau
T’laisse ton Péneau tout en suif comme cadeau
Emploie-le pour le lancement
Du bordereau des mendiants
Dans la galère à Jouhaux
Ah le beau bateau !

2e couplet
Quand les gars dans les usines par l’union
Faisant une « sortie » s’débinent
Pour le pognon
Tous les ramasseurs de miettes
D’une CGT de marionnettes
Encouragent la jaunisse
Et nous trahissent

4e couplet
L’prix d’leur collaboration
D’réformards
C’est de la surproduction
Mais y’en a marre
Quand on demande d’la rallonge
On voit leur nez qui s’allonge
C’est l’moment d’en mettre un coup
Pour nos dix sous

6e couplet
Pour nous plus d’contrat de mariage
Au boulot
De l’action et du courage
Métallos
En suivant les Unitaires
Nous sortirons de l’ornière
Où nous trainions le fardeau
D’leur bordereau

CHT_SC_5698_SFIO Doulon (n°19)

Auguste Péneau (croix rouge de droite), le 1er mai 1936. (Archives Centre d’histoire du travail, collection section SFIO du quartier de Doulon)

Sources :

« C’est de la faute aux fayots », chanson reprise en son temps par Les Quatre barbus (dossier surveillance du PCF, 1927-1930), Archives départementales de Loire-Atlantique, 1 M 154.

Christophe Patillon, La CGTU en Loire-Inférieure de 1922 à 1935, Mémoire de maîtrise d’histoire, 1989.

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