Nantes, 1934 : le procès dit « de la Martinique » et le fantôme d’Aliker

Nantes a bâti une grande partie de sa fortune grâce au commerce triangulaire. Mais ce n’est pas pour cela qu’il se tient, en décembre 1934, sur renvoi de la Cour de cassation, un bien curieux procès devant la Cour d’assises avec, pour protagonistes, un puissant industriel antillais et un fantôme du nom d’Aliker…

Aliker_carte_postale_AD Martinique

Carte postale éditée par l’Union des travailleurs nègres, Archives départementale de la Martinique (38 J 28).

Dans le box des accusés en ce mois de décembre 1934, trois hommes : Eugène Aubéry, le corrupteur, descendant d’une grande famille de békés [1], Louis Plassiart, le corrompu, magistrat de Fort-de-France, et Emmanuel de Lacoste, l’intermédiaire par qui le scandale a éclaté. En effet, il a avoué avoir remis une forte somme d’argent au juge afin qu’Eugène Aubéry sorte blanchi d’un procès en appel pour fraude fiscale en 1930. Après trois jours d’audience, le procureur général Bretonneau prononce un réquisitoire très favorable aux accusés : ils sont acquittés.

Pourtant, durant le procès, est évoquée une affaire bien plus sérieuse : Aubéry a été « suspecté d’être l’instigateur de la mort d’un homme », en l’occurrence André Aliker (1894-1934), journaliste communiste martiniquais très populaire. Alexandre Zévaès, défenseur de Lacoste, explique qu’ayant refusé de se laisser corrompre, Aliker a été « torturé et tué pour des raisons politiques » par des nervis à la solde de l’industriel. Quelques mois plus tôt, ce trublion indépendantiste avait révélé dans les colonnes du journal Justice [2], les diverses malversations de l’industriel, preuves à l’appui. Les tentatives de corruption, les menaces et intimidations ne l’ont pas fait taire. Seule la mort pouvait y parvenir.

Le 12 janvier 1934, il est retrouvé noyé, les mains ligotées, le corps tuméfié. Dans l’île, l’émotion est aussi grande que l’impunité dont jouissent les puissants. En 1936, deux hommes, qu’on soupçonne être impliqués dans ce meurtre, sont acquittés par la Cour d’assises de Bordeaux. Pour venger son frère aîné, Marcel Aliker, tente alors de tuer Aubéry. Il sera lui aussi acquitté grâce à une puissante mobilisation populaire. Mais l’enquête sur l’assassinat est, elle, définitivement enterrée…

En cette fin d’année 1934, Nantes fut ainsi le siège d’un procès symptomatique des collusions et de la porosité en milieu colonial entre pouvoirs politique, économique et administratif, voire religieux [3] ; collusion qui n’avait qu’un but : préserver l’ordre social pour le plus grand bénéfice des dominants.

[1] Un béké est un blanc créole, descendant des premiers colons aux Antilles.

[2] Publication créée par Jules Monnerot en 1919. Celui-ci sera l’un des fondateurs du Parti communiste martiniquais en 1936.

[3] L’organe de l’évêché n’hésite pas à écrire, en mai 1933, à l’encontre d’Aliker que, s’il ne se calme pas, « il pourrait lui en cuire » (sic)…

Yvon Gourhand

 

Travailleur_de_l_Ouest_n°52_29-12-1934

Le Travailleur de l’Ouest, n°52, 29 décembre 1934. Périodique numérisé par le CHT et les Archives départementales de Loire-Atlantique, accessible en ligne.

Sources :

Magali CLAVEAU et al., Guide des sources de l’affaire André Aliker, Fort-de-France, Archives départementales de la Martinique, 2005, p. 4-5 ;

Léo P., « 1935 : la marche de la faim en Martinique », Alternative libertaire, n°247, février 2015 ;

« Martinique : Il y a 83 ans, l’assassinat d’André Aliker ». Confédération générale du travail de Martinique. http://www.cgt-martinique.fr/syndicat-cgt-martinique-cgtm-sonje.asp#I00049cf7 ;

https://maitron.fr/spip.php?article90420, notice ALIKER André, version mise en ligne le 2 novembre 2010, dernière modification le 7 septembre 2021 ;

Arlette CAPDEPUY (2013), Félix Eboué, 1884-1944 : mythes et réalités coloniales [Thèse de doctorat, Université Bordeaux-Montaigne], p. 164-165 ;

Christian SCHNAKENBOURG, « L’usine Gardel (1870-1944). Histoire d’une survivante », Bulletin de la Société d’histoire de la Guadeloupe, n°171, mai-août 2015, p. 81, note 99 ;

Nicolas ARMAND, « Le combat d’André Aliker », suppl. d’Action, n°19, 1974,  ;

Monique MILIA-MARIE-LUCE, « A Passion for Justice. The role of women in the Aliker case », in Black French Women and the Struggle for Equality, 1848-2016, Félix GERMAIN et Sylviane LARCHER (dir.), Lincoln/Londres, Université de Nebraska, 2018, p. 37-48 ;

Presse de l’époque  : Ouest-Éclair, L’Humanité, Le Populaire, Le Cri des Nègres.

 

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