« Se concilier, si faire se pouvait »

Épisode 2 : le sauvage n’était pas l’enfant

Nous sommes le 17 juillet 1914 au tribunal des prud’hommes de Nantes. Deux hommes se font face : M. Sauvage père d’un côté, l’entrepreneur Logeais de l’autre. Au centre du conflit : l’avenir de Jean-Baptiste Sauvage, jeune apprenti maçon.

ADLA_5 U 163_1

Première page du jugement (Archives départementales de Loire-Atlantique, 5 U 163).

Le rapport des prud’hommes est avare de détails. Nous savons juste que le jeune apprenti a subi des sévices de la part d’un contremaître de cette entreprise, sise rue Ledru-Rollin à Nantes. Brimades, coups, vexations ? Le mystère demeure, mais le comportement du contremaître fut jugé suffisamment grave par les parents du jeune homme pour que ceux-ci portent plainte. Démarche peu fréquente tant est répandue l’idée qu’un arpète, ça se rudoie. Il faut bien préparer la jeunesse à une vie de prolétaire qui n’aura rien d’une sinécure !

Mais ce n’est pas cette plainte qui est au cœur du débat et ce, pour une simple raison : elle a été retirée. Et elle le fut en échange d’une promesse : la résiliation du contrat d’apprentissage. C’est du moins l’avis du père, et d’ailleurs, deux témoins l’affirment également. Gautier, tourneur de profession, a entendu Bâtard, l’associé de Logeais, proposer un marché au père : s’il retire sa plainte, eh bien il pourra « garder [son] gosse chez [lui] ». Pépin, tourneur lui-aussi, a entendu presque la même chose : Sauvage a proposé de retirer sa plainte contre l’assurance que cesse le contrat, ce à quoi Bâtard a répondu « ça m’est égal, vous pouvez le garder ! »

La plainte fut donc retirée et l’histoire aurait pu en rester là, sauf que Logeais a de son côté porté plainte devant les prud’hommes et réclame 200 F d’indemnité à la famille Sauvage. Pour se défendre, il n’a qu’un argument à avancer : Bâtard a répondu à Sauvage sur le coup de la colère ! Bâtard aurait pu en témoigner de vive voix sauf qu’il n’a visiblement pas trouvé le chemin du tribunal…

C’est peut-être cette absence qui fut préjudiciable aux deux compères. Pour le tribunal, Logeais est « de bonne foi » quand il dit n’avoir fait aucune promesse, mais il ne fait aucun doute que Bâtard l’a faite, cette promesse. Associés dans cette affaire, les décisions de l’un sont aussi celles de l’autre.

Les deux patrons furent ainsi déboutés de leur plainte et condamnés aux dépens. Quant au jeune Sauvage, espérons qu’il ait trouvé un univers plus propice à l’apprentissage de son métier.

ADLA_5 U 163_2

Extrait du jugement (Archives départementales de Loire-Atlantique, 5 U 1/63).

Sources :

Archives départementales de Loire-Atlantique, conseil des prud’hommes de Nantes : jugements 1914-1918 (5 U 1/63).

Sven Steffens, « Noms d’apprentis et construction des identités professionnelles » dans Georges Hanne et Claire Judde de Larivière (dir.), Noms de métiers et catégories professionnelles : acteurs, pratiques, discours (XVe siècle à nos jours), Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2010, p. 201-215. En ligne.

Clare H. Crowston, Steven L. Kaplan et Claire Lemercier, « Les apprentissages parisiens aux XVIIIe et XIXe siècles », Annales Histoire, Sciences sociales, vol. 73, n° 3, 2018.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s