Laignelet, 1912 : un inspecteur du travail lapidé !

Pierre Saubestre, inspecteur départemental du travail de Laval l’a échappé bel le 5 septembre 1912 quand, présent à la Verrerie de Laignelet (Ille-et-Vilaine), des ouvriers en colère s’en prirent à lui, le chassant de l’entreprise à coup de pierres et de quolibets. Retour sur cette affaire…

L’histoire est contée par les frères Bonneff, auteurs de nombreux articles sur la condition ouvrière pour le compte du journal L’Humanité. Elle s’inscrit dans un ensemble de six articles sur l’enfer vécu par les verriers, et notamment par les plus fragiles d’entre eux : les enfants. Car la Verrerie de Laignelet, nous disent les auteurs, a un « insatiable appétit de garçonnets » ; des gamins recrutés dans toute la Bretagne « par des œuvres religieuses » et à qui l’on promet l’assurance d’apprendre un métier. En réalité, ces malheureux apprentis travaillant de jour comme de nuit « ont des brutes pour compagnons ». Ils sont à la moindre faute battus, frappés, humiliés par les adultes. Pas tous, certes, mais nombreux sont ces prolétaires qui passent leurs nerfs sur des gamins dont beaucoup ont moins de 12 ans. C’est dans ce contexte qu’intervient Pierre Saubestre.

L’inspecteur entendait faire respecter la loi, tout simplement. Une demi-douzaine de fois, il s’est déplacé mais rien n’a changé : le patron continue à employer des gamins bien trop jeunes. Ce 5 septembre,  il parvient enfin à mettre la main sur l’un d’eux (d’ordinaire, les enfants, alertés de sa présence, sont sommés de déguerpir par les adultes les entourant), mais aussitôt les ouvriers fous de rage l’insultent et le menacent. Leur message est clair : qu’il cesse de les harceler, qu’il s’en aille et vite, et pas question d’interdire le travail des enfants ! On pourrait s’étonner de cette attitude mais elle s’explique aisément : ils sont soutenus dans leur démarche par le maître verrier qui déclare qu’il licenciera dès le lendemain 50 ouvriers si d’aventure on l’empêche de recourir au travail des enfants.

Courageux, l’inspecteur fend la foule en colère et prend le chemin de Fougères, essuyant quolibets et jets de pierre au passage ; et le soir venu, trois ouvriers réfractaires sont roués de coups par leurs collègues enivrés.

« Le parquet de Fougères est saisi de ces faits, nous disent les frères Bonneff. (…) Si le tribunal n’affirme pas le droit de l’inspecteur à faire appliquer les lois – même quand elles ont pour but de protéger la classe ouvrière ! – c’en est fait de l’inspection du travail ». Les Bonneff ont conscience de l’enjeu que revêtira le procès futur, car cette affaire est du pain béni pour les députés libéraux, ravis que l’alliance patronat/classe ouvrière repousse les prétentions de l’État à s’ingérer dans les  relations professionnelles…

Sources

Nicolas Hatzfeld (présentation), Les Frères Bonneff, reporters du travail. Articles publiés dans L’Humanité de 1908 à 1914, Garnier, 2021, pp. 226-230.

Ouvrages des frères Bonneff disponibles au CHT :

Les cheminots : gares, ateliers, bureaux, Paris, Éditions de la Guerre Sociale, 1910, 30 p. ;

La classe ouvrière : les boulangers, employés de magasin, terrassiers, travailleurs du restaurant, cheminots, pêcheurs bretons, postiers, compagnons du bâtiment, blessés, Paris, Editions de la Guerre Sociale, non daté, 398 p. ;

La vie tragique des travailleurs : enquête sur la condition économique et morale des ouvriers et ouvrières d’Industrie, Paris, Rivière, 1914, 390 p.

Cette entrée a été publiée dans Mayenne.

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